L'historien nous dit qu'au début du XI e siècle Hugues, mari d'Enaurs, se fixa définitivement aux Baux dont il avait reçu la Seigneurie et prit le nom patronymique du château de Balcio qu'il y éleva. Car déjà, alors que se désagrégeait l'univers romain, les Wisigoths avaient établi en ce lieu une de leurs plus puissantes familles qui avait pour nom Baîthes et qui aurait donné, croit-on, ce nom à la citadelle.
En vérité, Baus serait un vieux mot ligure signifiant escarpement rocheux. Il ne pouvait être mieux appliqué qu'à ce roc farouche dominant la plaine de ses hautes murailles.
L'affabulation populaire donne une explication puisant ses données non plus dans quelque grimoire d'histoire ou dans le vieux trésor de la langue mais dans le merveilleux qui imprécise ici encore tous les contours. Elle nous conte que l'un des trois rois mages, Balthazar, allant à Bethléem conduit par l'Etoile, fonda, en passant, la cité.
On voit toujours, aux poternes de la ville, l'étoile aux seize rayons des seigneurs des Baux, issus de ce roi mage, et l'on a retenu leur cri audacieux:
A L'ASARD
BAUTESAR!
Au hasard, Baithazar!..., " A tous risques ", oui, nous savons que cette " race d'aiglons, jamais vassale, a, de la pointe de ses ailes, effleuré les crêtes de toutes les hauteurs, " arraisonnant l'Empereur et les rois et remplissant, durant plusieurs siècles, le Midi de l'Europe et la Terre Sainte " de la grandeur de ses exploits et de l'horreur de ses forfaits ".
La pierre parle encore à qui sait l'écouter. Le palais détruit, les vieilles tours, les chapelles ruinées, ce qui reste des anciennes demeures, la Maison du Roy, l'Hôtel de Manville, la Maison des Porcelets, celle de Nicolas Martel... l'église Saint Vincent où la Lanterne des Morts arbore, tour à tour, la lune et le soleil pour veiller l'agonie des civilisations... la chapelle des Pénitents, la Chapelle Saint-Blaise, tout dit encore la grandeur de la Maison des Baux, l'orgueil et l'ambition, la puissance et la chance de ces Princes - à -l' Etoile, à la fois pâtres et guerriers.
La pierre dit aussi les âpres luttes intestines entre catholiques et huguenots, nous dit enfin le déclin qui suivit l'apogée, la morne déchéance de cette place forte, sous le pic du maçon et la pioche du temps.
Ce caillou que j 'ai pris dans un morne éboulis a peut-être tenu sa place dans un mur. Il n'est plus qu'un caillou, dans le désordre minéral où il s'est abîmé.
Quelques pierres pourtant, dans cet amas confus, gardent toujours l'empreinte des mains des tâcherons qui les ont équarries.
Cette trace suffit pour que l' oeil cherche encore à dresser un palais sur ces ruines informes et peuple ce palais et cette ville morte de vie et de rumeurs.
J'entends soudain, au delà de l'oubli et du silence, claquer au vent le gonfalon des dynasties, j 'entends clamer les noms des seigneurs disparus, ceux des barons et des marquis, ceux des grandes familles: Hugues, Raymond, Guillaume, Bertrand, Barral des Baux, le roi René, Jeanne de Quiqueran, Jeanne de Laval, Frère Bernardin, Antoine de Villeneuve et les Manville, les Brion, les Grilles, les Brisson-Peyre, les Grimaldi...
Leurs bouches d'ombre lancent encore à l'étoile-bergère le cri jeté, farouche, au destin affronté:
A L'ASARD
BAUTESAR!
tandis que roulent sous mes pieds la pierre et le gravat des éboulis